Archéologie sous-marine en rade de Toulon : comment sauve-t-on les trésors engloutis de la Méditerranée ?
Le mystère des abysses varoises et le réveil fragile des trésors enfouis
Dans la rade de Toulon, la mer n »est pas seulement un espace de navigation, de défense et d »échanges. Elle conserve aussi, sous les sédiments et les herbiers, des fragments d »histoires anciennes. Depuis l »Antiquité, cette rade constitue un carrefour stratégique de la Méditerranée. Les navires y ont transporté des amphores, des céramiques, des métaux, des objets de commerce et des équipements militaires. Certaines traces sont aujourd »hui visibles dans les collections patrimoniales, tandis que d »autres demeurent dans l »obscurité des fonds marins, parfois à plusieurs kilomètres de profondeur.
La découverte d »un vestige sous-marin ne marque pourtant pas la fin de l »aventure. Elle déclenche au contraire un compte à rebours. Tant qu »il reste immergé, un objet peut être protégé par un environnement pauvre en oxygène et par les sédiments qui l »isolent. Une fois remonté à l »air libre, l »eau et les sels qu »il contient commencent à provoquer des réactions destructrices. Archéologues, plongeurs scientifiques, ingénieurs et restaurateurs doivent alors travailler ensemble pour documenter l »objet, le dessaler, le stabiliser et lui permettre de rejoindre un musée sans perdre sa matière ni son histoire.
Sous la surface toulonnaise, une mémoire millénaire préservée par les flots
Le patrimoine sous-marin varois se distingue par sa diversité. Dans la rade de Toulon, les recherches terrestres et subaquatiques éclairent notamment l »histoire de l »ancienne île de Milhaud, aujourd »hui intégrée à la base navale. Les fouilles menées sur ce site ont révélé une occupation comprise entre le IIe siècle avant notre ère et le début du IIIe siècle de notre ère, antérieure de plus de deux siècles à la fondation romaine de Telo Martius. Maisons tournées vers la mer, espaces artisanaux, secteurs commerciaux et fortifications témoignent d »un lieu étroitement lié aux circulations maritimes de la Provence antique.
Les découvertes associées à Milhaud, parmi lesquelles figurent des amphores, de la vaisselle, des bijoux, une bague ornée d »ambre, une figurine de dauphin et un brûle-parfum, permettent de replacer la rade dans un réseau méditerranéen beaucoup plus vaste. Les investigations sous-marines s »intéressent également aux aménagements portuaires plus récents, notamment aux quais du XVIIe siècle et à d »éventuelles épaves encore mal identifiées. Au large du massif des Maures, l »épave Camarat 4 offre un autre visage de cette mémoire maritime. Datée du XVIe siècle et située à plus de 2 500 mètres de profondeur, elle est considérée comme le site archéologique le plus profond référencé dans les eaux relevant de la juridiction française.

La connaissance de ces fonds repose sur une organisation scientifique et administrative spécialisée. Créé en 1966 et installé à Marseille, le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, ou Drassm, est un service à compétence nationale du ministère de la Culture. Il explore, étudie, protège et valorise le patrimoine culturel maritime, tout en encadrant les opérations archéologiques et en formant de futurs spécialistes. Les recherches du Drassm sur le littoral métropolitain s »inscrivent dans une activité considérable, avec plus de 6 000 épaves enregistrées et plus de 1 600 sites étudiés, dirigés ou surveillés en France et à l »étranger.
- Les plongeurs scientifiques observent les structures, les sédiments et la répartition des objets sans perturber inutilement le site.
- La photogrammétrie transforme des milliers de clichés en modèles tridimensionnels mesurables et consultables.
- Les robots sous-marins permettent d »atteindre des profondeurs incompatibles avec la plongée humaine.
- Les prélèvements restent limités et répondent à des objectifs précis de recherche ou de conservation.
Lors de la campagne menée sur Camarat 4 avec le concours de la Marine nationale, du Drassm et de spécialistes de l »intervention sous-marine, 66 974 photographies ont permis de construire une représentation en trois dimensions de l »épave et de sa cargaison. Des pichets et une assiette en faïence italienne ont été prélevés pour tester différents protocoles de conservation. Cette méthode est essentielle, car l »objet ne doit jamais être séparé de son contexte. Sa position dans la cargaison, son orientation et ses relations avec les autres vestiges peuvent révéler l »organisation du navire, la nature du voyage ou les circonstances du naufrage.
Le choc de l air libre et l agression silencieuse du sel marin
Le milieu marin conserve certains objets tout en les chargeant de substances potentiellement dangereuses. L »eau salée pénètre les pores du bois, les fissures des céramiques et les irrégularités des métaux. Tant que l »objet demeure immergé, cette humidité équilibre en partie les tensions internes. Dès sa sortie de l »eau, l »évaporation commence. Les sels dissous se concentrent, puis se cristallisent dans les espaces microscopiques. La croissance de ces cristaux exerce une pression sur les parois poreuses, ce qui peut provoquer des éclatements, des écaillages et des fissures.
Les métaux subissent un autre type d »agression. Le fer, le bronze et le plomb ont pu se transformer durant des siècles au contact de l »eau, des chlorures et des sédiments. À l »air libre, l »arrivée massive d »oxygène accélère les réactions d »oxydation. Les chlorures présents dans le fer peuvent continuer à produire de l »acide chlorhydrique, entretenant une corrosion active parfois appelée » maladie du fer « . Un objet qui paraît stable peut donc se couvrir rapidement de poussières, de cloques et de concrétions. La restauration doit tenir compte de cette évolution invisible avant toute présentation au public.
| Matériau | Altération principale après la remontée | Risque pour le vestige |
|---|---|---|
| Bois gorgé d »eau | Retrait et effondrement des parois cellulaires lors du séchage | Déformation, fissuration et perte de matière |
| Céramique poreuse | Migration puis cristallisation des sels | Écaillage de la surface et fragilisation de la pâte |
| Fer antique | Oxydation accélérée et réaction des chlorures | Pulvérulence, gonflement et destruction progressive |
| Bronze | Corrosion active en présence d »humidité et de chlorures | Perte de détails, taches et dégradation de la surface |
| Plomb | Transformation chimique et dépôts de corrosion | Déformation et altération de la lisibilité de l »objet |
Le bois constitue l »un des cas les plus spectaculaires. Un bordage, une pièce de charpente ou un pieu peuvent sembler parfaitement conservés, alors que la cellulose a été progressivement consommée par des micro-organismes. L »eau a alors occupé les espaces laissés vides. Si le séchage est brutal, les parois résiduelles s »effondrent et l »objet peut perdre une grande partie de son volume. Cette vulnérabilité explique pourquoi un vestige en bois ne doit jamais être laissé à sécher à l »air libre après son prélèvement.
Dans l intimité des laboratoires de restauration patrimoniale
Le laboratoire de conservation prolonge la fouille par d »autres moyens. Chaque objet est d »abord identifié, photographié, pesé et décrit. Les restaurateurs relèvent son état, ses dimensions et les matériaux associés. Cette documentation constitue une archive scientifique aussi importante que l »objet lui-même. Elle permet de comparer l »évolution du vestige au fil des traitements et d »éviter qu »une intervention ne fasse disparaître une information archéologique, comme une trace d »usage, une réparation ancienne ou un résidu de contenu.
- Le vestige est maintenu humide dans un contenant adapté, puis nettoyé avec précaution afin de retirer les sédiments sans arracher les surfaces fragiles.
- Le dessalement s »effectue par bains successifs d »eau déminéralisée. La conductivité et la concentration en ions sont régulièrement mesurées pour suivre la sortie des chlorures et des autres sels.
- Le traitement est prolongé jusqu »à ce que les analyses indiquent une stabilisation suffisante, avec des changements d »eau ajustés à la nature et à la taille de l »objet.
- Après stabilisation, le vestige est séché selon un protocole contrôlé, puis conditionné dans un environnement adapté à sa conservation à long terme.
Pour le bois gorgé d »eau, la méthode traditionnelle repose notamment sur l »imprégnation de polyéthylène glycol, ou PEG. Ce polymère remplace progressivement l »eau dans les cellules et soutient les parois internes. Une fois l »imprégnation achevée, la lyophilisation permet de retirer l »humidité par sublimation, en limitant les déformations. La durée de l »opération dépend de la taille du vestige, de son essence et de son état de dégradation. Une petite pièce peut nécessiter des mois de suivi, tandis qu »un élément de coque exige une organisation beaucoup plus longue.
Les objets métalliques suivent des protocoles différents. Après le nettoyage mécanique des concrétions, certains sont placés dans des bains alcalins ou soumis à des traitements électrolytiques. L »électrolyse aide à extraire les chlorures et à réduire les produits de corrosion, notamment sur des canons, des ancres ou des pièces de vaisselle métallique. La tension électrique, la composition du bain et la durée du traitement sont réglées avec précision. Une intervention trop énergique pourrait effacer une marque de fabrication, une gravure ou un détail utile à l »identification.
La conservation ne se limite donc pas à rendre un objet propre ou immédiatement présentable. Elle cherche à ralentir les réactions chimiques, à préserver la matière originale et à maintenir la possibilité de nouvelles recherches. Les pichets et l »assiette prélevés sur Camarat 4 font ainsi l »objet de protocoles comparés, d »un suivi renforcé et d »analyses archéométriques prévues. La technologie complète ici l »observation historique, sans se substituer à elle.
Du laboratoire aux vitrines des musées varois pour transmettre l histoire
Une fois stabilisé, un vestige n »est pas pour autant libéré de toute contrainte. Dans une vitrine, les variations de température et d »humidité peuvent relancer la corrosion ou provoquer des mouvements dans les matériaux composites. Les musées surveillent donc l »hygrométrie, la température, l »éclairage et la qualité de l »air. Le bois, les métaux et les céramiques ne réclament pas exactement les mêmes conditions. L »exposition doit trouver un équilibre entre la sécurité matérielle de l »objet et la possibilité pour le visiteur de l »observer correctement.
Cette exigence explique le décalage fréquent entre la découverte d »une épave et l »apparition d »un objet dans une collection. Plusieurs années peuvent être nécessaires pour étudier, dessaler, traiter, documenter et conditionner un vestige. Ce temps long est une donnée scientifique, pas un retard. Dans les institutions maritimes de Toulon et des communes littorales du Var, la médiation peut rendre ce processus visible grâce à des photographies de chantier, des modèles tridimensionnels, des échantillons de matériaux et des explications sur les bains de dessalement.
- Observer la forme et la matière de l »objet avant de chercher à en deviner la fonction.
- Replacer la pièce dans son époque, son itinéraire maritime et son contexte de découverte.
- Comprendre qu »une restauration réussie est souvent discrète, car elle stabilise sans réinventer.
- Considérer la vitrine comme l »aboutissement provisoire d »une longue chaîne de recherches.
Cette pédagogie transforme le regard. Une assiette en faïence, un fragment de bordage ou une pièce de métal ne sont plus de simples curiosités sorties de l »eau. Ils deviennent des traces matérielles d »un commerce, d »une technique navale, d »un geste quotidien ou d »un événement brutal. Le public découvre alors le dialogue entre l »objet et son époque, mais aussi le travail contemporain qui permet à ce dialogue de se poursuivre.
Partager le regard des pionniers pour perpétuer l épopée sous-marine toulonnaise
L »archéologie sous-marine repose sur un équilibre délicat. La curiosité scientifique pousse à explorer les épaves, à identifier les cargaisons et à comprendre les paysages portuaires disparus. Le devoir de sauvegarde impose cependant de ne prélever que ce qui peut être traité, documenté et conservé. Une épave n »est pas une réserve d »objets isolés. Elle forme un ensemble historique, avec son architecture, ses sédiments, ses traces de destruction et la distribution de son mobilier. La préserver, c »est protéger une histoire complète plutôt qu »accumuler des pièces spectaculaires.
Dans les musées varois, les trésors issus de la mer méritent ainsi un regard renouvelé. Derrière une céramique apparemment intacte se trouvent des années de dessalement. Derrière un fragment de bois se cache une lutte contre le retrait cellulaire. Derrière une ancre ou un canon se poursuivent des réactions chimiques que les restaurateurs ont dû interrompre avec patience. Les futures explorations, notamment en haute mer Méditerranée, bénéficieront de robots plus précis, de relevés tridimensionnels toujours plus détaillés et de protocoles de conservation préventive mieux anticipés. Les abysses ne livreront donc pas seulement de nouveaux vestiges, mais aussi de nouvelles manières de transmettre la mémoire maritime de Toulon et du Var.
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